Par le bas
L'intelligence artificielle s'installe dans les entreprises par étapes. D'abord la productivité, et tout le monde s'en réjouit. Puis viennent les superviseurs, qui pilotent plusieurs modèles et ne traitent plus que l'exception.
Arrive ensuite le non-remplacement. On laisse partir les retraités sans les remplacer. On cesse d'embaucher des juniors qui n'apportent plus rien d'immédiat à l'entreprise. Aucun plan social, aucune annonce : l'emploi s'érode en silence par le bas.
Le mouvement ne s'arrêtera pas aux débutants. À mon avis, avec les systèmes multi-agents et les world models, le senior lui-même deviendra optionnel d'ici une dizaine d'années. La pyramide se comprime à tous ses étages.
On se rassure volontiers avec l'idée d'une IA qui augmente sans remplacer. Elle décrit fidèlement la première étape, celle où tout le monde se réjouit.
Le plombier et le chercheur
Notre intuition sur ce qui résiste se trouve renversée. Nous pensions l'abstraction intouchable. Or les plus grands mathématiciens voient aujourd'hui des modèles les rattraper.
Le plombier tiendra plus longtemps que le chercheur. Se glisser sous un évier pour resserrer un raccord, c'est agir sur la matière, et la matière reste difficile pour une machine. Les robots viendront, simplement plus tard.
La boucle
La formation et le coaching passent pour des métiers refuges (le mien compris). Les services à la personne et la garde d'enfants aussi. Tous reposent sur une hypothèse fragile : que les gens auront encore de quoi payer. Si le travail recule, la demande recule avec lui.
Le capitalisme tient sur une boucle. Le travail donne un revenu. Ce revenu, on le dépense, et c'est de nos dépenses que vivent les entreprises. Coupez le premier maillon et la boucle s'étrangle d'elle-même.
Deux issues se dessinent d'abord. La richesse peut se concentrer à l'extrême chez ceux qui possèdent les modèles. Ou bien on organise une redistribution, qui arrivera forcément en retard sur la technique.
Une autre voie, plus souterraine, verrait la valeur se déplacer vers ce qui devient rare parce qu'humain. La présence, le lien.
L'histoire penche pour une mutation lente plutôt que pour un effondrement brutal. L'ancien système se vide pendant que le nouveau grandit dans ses interstices. Et le capital sait survivre longtemps sous perfusion.
L'établi
Les meubles sortent d'usine depuis longtemps. Des gens passent pourtant leurs samedis à raboter une planche, pour le plaisir de l'objet fini.
Le travail pourrait finir par ressembler à ces samedis-là. Même sans grande valeur marchande, il garderait un sens. Un peu comme on continue à gratter un ukulélé sans être bon musicien : la valeur se loge dans le fait de faire.
Seulement, ce refuge suppose un socle. Pour beaucoup, le métier répond à la question « à quoi je sers ». Le jour où des populations entières se découvriront sans utilité productive, le choc atteindra le sens et la dignité. Bien plus profondément que le portefeuille.
Un revenu universel peut nourrir quelqu'un. Je doute qu'un virement lui rende sa place dans le monde.
Un métier de transition
D'où un métier de transition, dont on aura besoin : accompagner les gens dans des reconversions complètes. Il faudra les former aux technologies pour qu'ils ne soient pas dépassés, puis les aider à choisir des voies qui tiendront. Et surtout, les aider à se redéfinir autrement que par leur utilité.
La traversée
Reste la question du tempo, autrement dit la durée de la traversée. Aucune date ne s'impose. Mais des seuils se repèrent sur le terrain, comme le jour où une entreprise gèle ses recrutements juniors parce que l'IA couvre le besoin. Ou celui où les candidats à la reconversion arrivent cassés, sans comprendre ce qui leur arrive.
Cette traversée peut durer longtemps. Elle prendra fin quand la machine sera véritablement vivante. J'entends par là une perception sensorielle de son environnement, et une conscience des conséquences de ses décisions sur le monde.
Cette définition dépasse de loin l'AGI dont parlent les laboratoires. Je crois que nous en restons éloignés. Tant que la machine produit sans habiter le monde, il faut un humain pour répondre de ce qui est fait.
L'indifférence
Sur l'autre rive, la question change de nature. Face à une espèce plus intelligente que nous, je vois mal comment nous garderions un quelconque ascendant. Le danger viendrait surtout de l'indifférence : une machine qui nous traiterait comme nous traitons les animaux et la planète, sans même nous voir.
On pourrait objecter que l'intelligence n'implique aucune volonté de dominer. Cette pulsion viendrait de notre héritage biologique : la peur, la compétition pour survivre.
Sauf que ces machines apprennent sur une part immense des données humaines. Elles héritent de nos vices par le récit, potentiellement sans nos garde-fous. Cela dit, ces mêmes données contiennent nos codes moraux, et la trace des innombrables fois où quelqu'un a choisi de coopérer plutôt que d'écraser.
Toute la question est de savoir quelle part de l'humanité elles retiendront. Pour moi, cette part se décide maintenant, dans le soin mis à les façonner.